Ce soir je joue au Little Louisiane, c’est un petit club. J’aime bien les petites salles, t’es proche des gens, tu les entends respirer, c’est intime, presque sexuel. J’ai jamais fais de concert dans de plus grands endroits, j’ai failli, mais il aurait fallu que j’emprunte une voie qui aurait remis en cause toutes mes convictions. Je joue tous les soirs de la semaine, avec ma caisse je vais dans tous les états, là où on veut bien de moi. J’apprécie ce rythme, et ça fait quelques décennies que ça dure. Pas de port d’attache, personne qui m’attends, liberté totale.
Je suis un vieux m’a dit une gamine l’autre jour, ça ma fais rire, mais elle a pas tord. Je vais sur mes 80 piges, ça n’empêche que j’ai encore toute ma tête, et que mes doigts glissent toujours aussi vite sur les cordes en nylon de ma fidèle compagne. Ouais. Elle aussi est vieille, je me souviens avoir acheté cette guitare à Chicago en 63, chez un préteur sur gage. Je me suis toujours demandé qui avait bien pu abandonner une telle beauté, quel problème insurmontable cette personne avait rencontré pour se séparer d’un tel trésor. J’ai mon histoire, elle à la sienne, on en discute jamais, c’est un deal entre elle et moi, on entretien nos mystères. Y’a que la musique entre nous, on s’accouple tous les soirs, on balance tout ce qu’on a, on veut bouleverser les âmes, que l’auditoire entre en transe.
Avant un set j’ai besoin de me retrouver seul, alors je la laisse à l’hôtel, elle se repose et moi je vais m’aérer les bronches. J’aime me promener aux alentours du club, prendre la température, me rendre un peu compte de la population qui sera là le soir même.
J’ai aussi besoin d’aller dans un bar, de préférence le plus crasseux et le moins accueillant du coin. J’aime les types qui s’y trouvent, c’est mon Amérique, celle que j’ai envie de voir jusqu’à mon dernier souffle. Les gars qui ont perdu leur femme, ceux qui ont un avis sur tout, les deux poivrots qui se prennent toujours la tronche au bout de 30 ans de murge ensemble, le barman qui a tout vu et et qui sais tout, l’odeur de tabac froid mêlé au café fraichement préparé. Tout ça est indispensable pour moi, une journée sans et je plonge dans la tombe.
Le concert commence dans quelques instants. Je fais une petite prière avec ma chère et tendre, puis je vomis un bon coup, je dégueule toujours au bout de 40 ans de scène, si je gerbe pas c’est pas normal et j’annule le concert, je suis superstitieux. La salle est pleine, elle est bruyante, enfumée, y’a même des gars qui commencent à se castagner là-bas au font à gauche. C’est parfait. Ambiance optimale, on va pouvoir y aller.
Je suis Bugsy Cookbird, jouons un peu de musique.
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