Tampis pour Bambi

Ce soir je me fais une biche. Quoi ? Non je vais pas la baiser, je vais la bouffer. Ça fait un bon moment que je suis seul dans cette forêt, je suis à moitié devenu fou, mais j’ai encore un standing bordel. Tu sais, on se connaît depuis toujours, on est né ensemble, on a commencé à marcher au même moment, on a dragué les mêmes gonzesses, on a tiré sur les mêmes clopes, on s’est marié aux même beautés, on a divorcé des mêmes boudins, on a fait cette erreur ce même jour, et pour finir on c’est barré dans ce trou à rats, toi et moi. On a aucun secret l’un pour l’autre, alors merde, le jour où j’aurai envie de me taper une girafe tu le sauras en même temps que moi.
13… ou 14 ans de vie en autarcie, dans ces bois, paumé loin du premier chemin connu par l’homme, j’aime bien l’idée que c’est un terrain inexploré, que je suis le seul au monde a avoir foulé ces feuilles mortes et… Oui, nous deux ! Ca va, je t’oublie pas ! Je dois dire « on » maintenant ? Vas chier !
Je suis venu ici après avoir fait une grosse connerie, je l’ai tellement retourné dans ma tête que je ne suis plus très sûre de ce que j’ai fait, ou ce que je n’ai pas fait après tout, coupable ou non je suis ici maintenant, et j’y suis très bien. Seul, tranquille, à l’abri, protégé par les pains et les bouleaux. Je vis à mon rythme, rien ne me guide, j’avance à l’aveuglette, paisiblement, après avoir couru toute ma putain de vie. Je compte bien finir mes jours ici. La ville n’aura plus l’honneur de connaître les semelles de mes chaussures usées, jamais.
Vous aimeriez sens doute que je vous raconte que je me réveille avec le cri des petits oisillons, que je mange des fraises sauvages, que je me suis construis une petite cabane qu’on pourrait croire sortit tout droit d’un catalogue Ikea, que je finis mes soirées devant un joli feu de bois en grattant mon vieux banjo et en chantonnant un air joyeux.
Et bien non, je me réveille généralement quand une bestiole essaye de me bouffer la peau, quelque soit l’endroit de mon corps, elles y parviennent, je mange ce que je trouve et en général c’est pas coloré ni appétissant, j’ai pas d’arme alors je chasse avec des bouts de bois, à la mode viking, je n’ai pas le don du bricolage alors je n’ai qu’un modeste matelas de fougères en guise de lit et quand il pleut, et bien j’attends là comme un con, et mes soirées je les passe à grelotter et à discuter avec mon seul ami, l’espère de connard qui vit dans ma tête.
C’est une vie rude, c’est mon choix, j’aurais très bien pu me rendre aux flics et dormir au chaud et au frais de la princesse dans une prison surpeuplée de trous du cul dans mon genre. Je suis pas certain de le mériter. En y réfléchissant, je sais même pas si c’est plus facile que ici. Je sais pas grand chose finalement. Je suis qu’un abruti qui a brisé sa vie sur un coup de tête. Je suis un sanguin. J’ai pas réussi à me contrôler, mon existence a basculé d’une manière brutale et irréversible.
Oui, il m’arrive d’avoir envie de mourir, de regretter cette situation, à vrai dire je me sens mal un peu tous les jours, cela dure quelques secondes, mais ça peut aussi me paralyser pendant des semaines, je ne mange quasiment plus, je me recroqueville en fœtus, j’attends que cela passe, et ça passe toujours, c’est une règle de base, ça passe toujours aussi bien qu’après la nuit vient le jour. Je resterai ainsi, à moins qu’un fils de pute vienne tronçonner mon bout de terrain, ce jour là, il faudra me découper avec, car je ne bougerai pas.
Bon, maintenant je vais me faire cette biche et tampis pour Bambi !

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