Sa foi à la poubelle

Je m’appelle Ferdinand et je fouille dans vos poubelles. Ouais. Nous autres, on nous nomme les chiffonniers. Vos ordures sont autant de trésors cachés, jetés, oubliés. Je connais votre vie, toutes vos petites habitudes, vos goûts alimentaires et vestimentaires, je sais même si madame ne pourra pas satisfaire les besoins de monsieur cette semaine. J’aime cette proximité. Je ne connais pas vos visages, bien que parfois il m’arrive de tomber sur des vieux albums photos, mais je pourrais à coup sûr vous reconnaitre si je vous rencontrais.
Je chasse entre Neuilly et Levallois, je sais ce que vous êtes en train de vous dire, il va là ou les poubelles sont propres et remplies de lingots. C’est un cliché honteux, le « riche » mange comme vous, il chie comme vous, il balance sa merde comme vous. Alors oui, j’ai moins de risque de tomber sur des boites de conserves ou des vieux slips sales, en revanche ça ne me mets pas à l’abri des seringues et autres saloperies de camés, je vous rassure, ça se défonce tout autant aux deux extrémités de la chaine financière.
On a tous notre spécialité, certains cherchent des composants électroniques, d’autres des jouets d’enfants, ou bien des journaux de toutes sortes, vous retrouverez tout ça tôt ou tard sur un marché aux puces. Mon truc à moi c’est les représentations religieuses, croix, iconographies, livres et autres bondieuseries, c’est rare, mais ça ce trouve. Je ne suis pas croyant mais je ne veux pas que ces objets se fassent broyer par les mâchoires d’une machine dans une déchèterie. Je les trouve, je les restaure et je les entrepose chez moi. En 25 ans de fouille, j’ai remis au monde 23 vierges Marie, 12 crucifix, 44 bibles dont l’une date du XVIIème siècle, un nombre incalculable de cartes de baptême, et mon joyaux, un chapelet en nacre avec un magnifique Jésus en or, il est en permanence autour de mon cou, il me porte chance.
Tous les soirs avec mes camarades archéologues on se retrouvent dans un petit parking et on étale nos reliques, on se les échanges. Je te donne ce peigne contre cette photo de mariage ou encore je t’échange cette pile de vinyles de Claude François contre ta pile de Johnny Hallyday. On s’entraide dans nos recherches, Boris par exemple, un russe polonais qui parle trois mots de français, m’a déjà apporté une photo du pape Jean Paul II et 5 de Benoït XVI. Après avoir fait le tour, on rentre chez nous, certains les poches vides, d’autre avec un caddie plein. C’est le hasard chaque jour.
Une trouvaille insolite ? Oh vous savez on trouve vraiment de tout, je ne m’étonne plus de rien, j’ai trouvé tout ce que ce monde peut consommer, user, déchirer ou même s’introduire. Non, la seule chose qui m’a touchée réellement, c’était l’année dernière, chaque semaine, dans la même poubelle, je retrouvais un test de maternité négatif, dans le même type de sachet 30 litres. Chaque semaine durant 6 mois, jamais la bonne couleur, puis un beau jour, plus rien. Il y’a un mois j’ai retrouvé des couches dans cette même poubelle, j’avoue avoir écrasé une petite larme. Ca m’a ramené dans une autre vie, qui fut jadis la mienne avant que je la jette aux ordures.
Voila, je n’ai pas plus à vous raconter. Une dernière chose, lorsque vous jetterez vos ordures, pensez à moi, laissez moi un petit mot. Et puis si vous avez des objets religieux, gardez les, c’est triste de jeter sa foi à la poubelle.

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