Tu supporteras tout ça encore combien de temps ?
J’en sais vraiment rien, pour le moment je sers les dents à m’en péter l’émaille, je craque mes os, je respire lentement.
Et tu attends quoi exactement ?
La lumière, cette petite lueur, une bougie d’espoir, qui est déjà venue me rencontrer il y’a cela quelques années. Celle qui m’a éveillé.
Pourquoi tu continues à l’attendre ?
Parce que je sens au plus profond de mon être qu’elle est toujours là, bien cachée, enfouie sous des tonnes de gravats, chaque pierre est à retirer, étudier, trier, jeter. Rien n’avancera sans ce travail de déblaiement. Il sera long, difficile, épuisant, mais nécessaire.
Pourquoi tu t’infliges ça ?
Parce je ne peux pas faire autrement, c’est cela ou je ferme les volets, tire les rideaux et m’endors à jamais. Pourquoi je m’inflige ça ? C’est un peu comme si tu me demandais pourquoi je respire.
As tu conscience que tout cela est risqué ?
Je ne sais pas si le mot risqué est approprié, désespéré peut être, fou sans doute, convaincu certainement, sincère absolument.
Y’a t-il une possibilité que tu fasses fausse route ?
Oui, tout comme elle, je ne peux pas agir autrement, c’est instinctif, viscéral. Si je me fourvoie, je tomberai, impossible d’estimer la hauteur de la chute, elle serait clairement douloureuse, elle me rendrait infirme.
Pourquoi ne pas laisser tomber ?
Si j’abandonne je ne pourrai plus me regarder dans un miroir sans me dire : « Celle ci, tu l’as tué, éteinte. ». Je perderai le désir d’aimer quiconque de peur de revivre cela.
Et si elle ne veut pas de tout ca ?
A tout moment elle peut me stopper, elle a déjà eu milles occasions de le faire, elle m’aurait sorti de sa vie facilement, d’un coup de téléphone ou d’un simple regard. Elle ne l’a pas fait.
Pour te protéger peut être ?
Il y’a de cela, mais je suis persuadé que ce n’est pas l’unique raison. Elle aussi a encore besoin de ce contact rapproché. Le pull est déchiré mais elle reste accrochée au fil d’une manche, je fais de même à l’opposé, face à elle.
C’est quoi cette histoire de pull ?
Au fur et à mesure de ces années, nous avons tricoté un pull, multicolore. Des boucles ont sauté. Avec ses doigts de couturière, elle a su recoudre les trous que certains maux, actes ou silences avaient percé. Jusqu’au jour où toute la laine s’est usée et a commencée à se disloquer, nous avons chacun pris notre petit bout de fibre, nous avons chacun tiré de notre coté, on s’est éloigné l’un de l’autre, elle en a oublié comment elle faisait les mailles autrefois.
C’est pas un peu tiré par les cheveux ton histoire ?
Possible, aujourd’hui j’apprends à faire une pelote de laine, j’espère arriver au bout du fil. Tant que la tension ne le fait pas craquer il restera de l’espoir, et qui sait, tôt ou tard on pourra peut être en faire un manteau bien chaud.
Tu n’as pas peur de l’étouffer avec tes histoires de rideaux, de bougies et de pulls?
Je l’étouffe déjà, inutile de me poser la question, j’ai essayé de retenir tout cela, je fais des efforts inhumains pour y arriver, je pense me comporter correctement dans la mesure où je respecte son intimité, son espace vital. Pour le reste, je fais au mieux, et c’est tout ce que peux faire pour le moment.
Et si elle nous entendait ?
Elle sais déjà tout cela, rien ne l’étonnera ou la brusquera, elle est au courant de tout, elle sais ce qu’il se passe dans ma tête.
Les gens vont te prendre pour un dingue ?
Je ne vois personne là. Et quand bien même, je m’en moque. Ça leur arrivera bien un jour, fatalement.
Une conclusion ?
Je n’aime pas ce mot, il a une connotation définitive, je ne supporte pas les choses figées, terminées, les idées arrêtées. Mais puisque tu insistes, oui, un chapitre est clos, mais je ne mettrai pas de point au bout de cette histoire.
On peut dormir maintenant ?
C’est toi qui as voulu discuter parce que tu n’arrivais pas à nous faire dormir, si c’est ce que tu souhaites maintenant, allons-y. Bonne nuit
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