71 années. Comment j’ai pu en arriver là? Depuis tout ce temps je viens ici tous les matins, sur ce bout de rocher, mon bout du monde. Devant moi la mer jusqu’à l’horizon. Je suis jamais allé de l’autre coté. Ça m’a jamais tenté en fait, je crois que de toute façon y’a rien à y voir, ça doit être pareil que ici.
Les vagues frappaient son petit récif, une à une elles venaient l’engloutir, il a bien failli se faire happer plusieurs fois, peut-être est-ce cela qu’il espérait en venant ici chaque jour de sa vie manquée, que ces bras d’eau l’emportent au large et l’effacent à jamais.
Je me rappelle lorsqu’on était mômes on venait avec Émile, le pauvre est mort il y’a deux ans, on balançait des cailloux sur les mouettes, elles nous chiaient dessus, on se défendait. Je hais les mouettes. On se marrait bien tout les deux. Puis avec le temps on s’est plus revus et je suis revenu ici, seul, à chaque fois que j’avais le cafard, du coup je suis venu tous les matins.
Toute son existence il aura tenté de trouver un sens à tout ça. Un sens à son passage sur cette Terre, sur ce petit bout de calcaire. En vain, la vie a galopé et lui est resté au paddock.
J’aurais dû me marier avec Suzanne, j’aurais jamais dû fuir quand elle m’a demandé de devenir son mari, à présent je serais sans doute grand père et je ne regarderais pas les bateaux passer au loin en me demandant d’où ils viennent, où ils vont et que peuvent-ils bien transporter.
Les vagues lui avaient charrié un grand nombre d’opportunités, il a refusé de les voir. Il a tout refusé à vrai dire, même de vivre. 14 ans en pension à cramer des grenouilles, 5 ans dans la marine à faire la vaisselle, 50 ans sur un bateau de pêche à rapporter tous les soirs une maigre prise, épuisé.
Je sens que je suis malade, quelque chose en moi pourrit, une saloperie incurable, du genre rare et indétectable, je vais crever, c’est pour bientôt. Si seulement. Je hais les vagues.
Comme à chaque fois, il rechaussa ses pantoufles, remonta son vieux pantalon bleu, ajusta sa casquette à moitié moisie, fit dos à la mer et ses vagues de souvenirs.
A demain matin.
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