Le train N°17432

Je suis terriblement en retard, pourriez-vous m’indiquer mon chemin ? Je cherche le quai J, depuis les travaux je ne m’y retrouve plus dans cette putain de gare. C’est vrai quoi, pourquoi la refaire, elle était pourtant magnifique telle qu’elle était avant, et puis j’arrivais à voir les panneaux, là y’a des échafaudages partout, on se croirait dans un mikado géant. 16h12, finalement je suis pas si en retard que ça.
*Le train numéro 17432 en provenance de Rotterdam et en direction de Paris Gare du Nord va entrer en gare*
C’est le mien, j’aperçois le quai J, enfin, après avoir tourné en rond 20 minutes. Je vérifie une dernière fois que c’est bien celui-là, on est jamais assez prudent. Il me reste 18 minutes, je vais m’en griller une petite. C’est dans ces moments là que tu te dis que les fumeurs sont une sorte de petite secte, ils aiment se rassembler entre eux, les non initiés n’y sont pas invités, j’aime bien ces instants, on se sent en marge, entre adeptes. Allez, je monte dans train.
Wagon 18, siège 46, fenêtre. Le train est bondé, tout le monde a fait le pont, tout le monde rentre, tout le monde est blasé, je suis blasé. J’ai pas envie de retrouver la routine. J’étais bien là, à siroter des bières sur les terrasses, à rien foutre, à me balader, à me gratter les couilles à midi dans mon lit en me disant que je n’avais rien de prévu d’obligatoire dans la journée. Je pose mon cul.
*Nous vous rappelons que vous êtes à bord du train 17432 à destination de Paris Gare du Nord. Départ prévu à 16h30*
En parallèle à mon train est stationnée une navette, qui doit probablement relier la ville à la proche banlieue. Des gens y montent, ils vont partir en même temps que nous. Une femme m’observe. Oui, elle me fixe même. Je détourne mon regard un instant puis reviens à elle, elle me regarde toujours. Elle a l’air mignonne mais le reflet du soleil me cache une partie de son visage, je ne vois que ses yeux, son regard. Je me lève et cherche un destinataire potentiel autour de moi, personne n’a l’air concerné, elle s’adresse bien à moi.
*Mesdames et messieurs, bienvenus à bord du train numéro 17432 à destination de Paris Gare du Nord*
Qui es tu ? Je la vois mieux à présent, cheveux longs noirs, visage angélique, yeux maquillés avec soin. Comment t’appelles tu ? Ou vas tu ?
Elle reste là, impassible, avec un sourire à peine dissimulé. On est comme deux poissons dans leur bocal, il suffirait qu’un de nous deux saute pour rejoindre l’autre. Le train part dans 3 minutes, c’est pas possible… En fait si c’est possible, mais c’est elle ou je rate mon train. C’est elle ou ma routine.
*Attention à la fermeture des portes, notre train va partir dans un instant*
C’est fichu. Je ne saurai jamais… Il me vient soudain une idée, je fouille dans mon sac, cherche une stylo, un bout de papier, griffonne en gros mon numéro de téléphone, je sens les vibrations du train, il avance doucement mais il avance, je plaque mon chiffon à la fenêtre, je la vois s’agiter dans son bocal, avancer dans les rames, son téléphone à la main, le train s’éloigne, nous quittons la gare, je n’arrive plus à l’apercevoir. Mon téléphone reste muet. Elle n’a pas réussi à composer mon numéro, ou bien mon réseau ne passe pas, ou le sien, ou bien elle m’appellera plus tard, ou bien…
*L’équipage de bord vous souhaite un agréable voyage*

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