On est mardi, c’est le jour de ma séance, je suis encore à la bourre.
Plus le temps passe, plus je me dis que j’en ai moins besoin qu’auparavant. Elle m’a aidé, c’est certain, à sa manière, laquelle consiste à me prier d’entrer dans son bureau, m’inviter à m’assoir et de me poser la question traditionnelle : « Alors, comment allez vous aujourd’hui ? ». S’en suit un dialogue à sens unique, je fais mon monologue, elle écoute, fait quelques hochements de tête lorsqu’une de mes phrases prend une tournure interrogative, puis elle note, elle écrit constamment, vas savoir quoi, la liste des courses, une lettre à son amant, un résumé clinique des mes pensées fraichement déballées, à choisir je préférerais la lettre d’amour.
J’ai 10 minutes de retard, mais comme à chaque fois elle a un rendez vous en cours, c’est pas bien grave. Y’a toujours un décalage d’un patient, à croire qu’elle le fait exprès, à croire que ça fait parti du jeu, tu patientes, tu réfléchis, tu te prépares à dégobiller tes angoisses, quand elle viendra te chercher tu seras à point, tu ne feras pas de détours, tu ne rongeras pas tes ongles, tu ne joueras pas avec tes bas de pantelon, tête baissée, en attendant que quelque chose veuille bien sortir de ta bouche. Une sorte de conditionnement.
Je déteste la décoration de cette pièce, bien que l’on remarque tout de suite qu’il y’a eu un effort de fait pour que l’endroit ressemble le moins possible à une salle d’attente, le choix du mobilier, la moquette épaisse et le papier peint transpirent la bourgeoisie cheap, comme si tu voulais orner tes chiottes façon Louis XIV, mais que tu avais tout acheté chez Conforama, ouais, ça le fait pas. Et puis y’a les œuvres d’art, entre le carré violet pour lequel tu t’interroges si ça a pas été peint par un de ses patients les plus préoccupants, et la nature morte de poire et de pomme qui copulent sur un arrière plan champêtre, tu te demandes si là encore ça n’a pas été posé pour te tester. Comme si deux fruit pouvaient ouvrir les portes de ton inconscient, généralement, moi ça me donne plutôt envie d’aller chier, les fibres c’est bon pour le transite. Un petit Arvo Pärt en font sonore pour dramatiser un peu la scène et te voila transporté dans l’univers des tourmentés du mardi après midi.
Un patient sort, le suivant entre, un nouveau arrive.
Ces croisements sont assez curieux, je viens chaque semaine, le même jour à la même heure, depuis 3 ans, je croise les mêmes personnes, on ne se parle jamais, passé les salutations très cordiales c’est le silence absolu, l’ignorance, chacun se plonge dans son livre ou son magazine dans un calme respectueux. On sait qu’on est là pour plus ou moins les mêmes raisons, on sait qu’on a tous un problème suffisamment handicapant pour en arriver à venir ici, mais on en parlent pas. On est des compagnons de salle d’attente, lui c’est le 15h30, elle c’est la 16h30, mois je suis le 16h.
Je pense que je vais arrêter tout ça, j’ai fais le tour de mon sujet, je sais qui je suis, où j’espère aller, ce que je ne veux plus revivre, se qui m’a amené ici la première fois. Je pense avoir ouvert toutes les portes, celé toutes les douloureuses, défoncé les dangereuses, entrouvert les curieuses. Je suis quelqu’un qui a besoin d’extérioriser ses sentiments, ses pensées, ses colères, ses joies aussi. Ce besoin de communiquer est provoqué par la peur que tout cela soit ignoré ou oublié. Je ne supporte pas les non-dits, j’exècre les mals entendus et les actes manqués me terrorisent. Ce comportement étouffe mon entourage et me fatigue énormément, alors j’ai commencé ce travail sur moi depuis ces 3 dernières années en venant ici. Je ne suis finalement qu’un angoissé chronique, un hypersensible, un joueur d’échecs, rien d’exceptionnel. Je vais mieux à présent, je suis capable de me contrôler, j’ai les clés, les techniques, après tout je ne suis pas un psychopathe dangereux, je n’ai pas de tics ou de tocs, je ne suis même pas suicidaire, et fort heureusement je n’ai aucun soucis d’érection, je n’ai plus rien à foutre ici.
La porte s’ouvre, 15h30 s’en va en chialant, 16h30 regarde sa montre, c’est mon tour.
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