Ils vont m’abattre

Mes chères et tendres, il faut que je vous annonce une nouvelle terrible, ils vont m’abattre. C’était prévisible, nous nous y attentions mais cela va arriver, regarder plutôt la marque rouge sur mon corps. Je ne peux prédire quand exactement ils déciderons de venir me tailler dans l’écorce, mais je crains fort que cela soit une question de jours. N’ayez aucuns regrets, ne soyez pas tristes, j’ai eu une longue vie, j’ai des souvenirs qu’un homme ne pourrait avoir quand ayant une centaine d’existences.
J’en aurais vu des choses durant ces années. Pour que tout cela ne soit pas oublié, je vais vous raconter mon histoire, ou tout du moins quelques bribes, car cela serait trop long. Je vais vous compter les anecdotes pour chacune des cicatrices qui recouvrent ma vieille peau.

Vous voyez ce vieux bout de corde incrusté dans ma chaire ? Il y est depuis environ 400 ans, j’étais encore jeune et fort, je me souviens de ce jour, un groupe d’énergumènes, armés de piques et de pioches ont trainé jusqu’ici une femme et un homme, je n’ai jamais su ce qu’on leur reprochait, quoi qu’il en soit, ils les ont molesté puis les ont encordé à ma branche, ils ont commencer par lui, il l’ont pendu sous les yeux de la fille, qui devait certainement être proche de lui car elle hurlait, puis ils ont décroché l’homme, l’on jeté un peu plus loin, ont mis la corde au coup de cette pauvre paysanne, et à son tour elle fut suspendu. Leurs deux corps sont restés ici durant des mois, elle toujours accrochée comme un trophée et lui allongé sur le ventre, deux mètres plus bas, ses sauvages n’avaient pas eu la décence de les rapprocher côtes à côtes, afin qu’ils puissent faire leur dernier voyage ensemble.
Vous voyez ces petites encoches à la base de mon tronc ? Elles y sont depuis environ 150 ans, un vieille homme, avec une longue barbe grise, il est resté ici quelques mois, je ne sais pas ce qu’il fuyait, mais chaque jour il taillait une croix, sans doute pour ne pas perdre la notion du temps, il passait ses journées à pleurer, parfois il se mettait à courir autour de moi. Puis il a commencé à me parler, il était fou mais pas au point de s’attendre à ce que je lui réponde, bien que j’aurais pu le faire, je me suis dis qui avait juste besoin de s’exprimer, pas de dialogue, il ne serait pas venu s’isoler dans le cas contraire. Il m’a raconté toute sa vie, sa jeunesse, ses années de soldat en France, ses amours heureux, ses combats ratés, ses espérances épuisées. Il parlait durant des heures jusqu’à l’épuisement. Un matin il est partit, je ne l’ai jamais revu.
Vous voyez ce cœur gravé « B+B » ? Il y est depuis 40 ans environ. Je le déteste celui ci. De mémoires, les hommes ont toujours eu des périodes de bouleversements, de modes, de tendances et autres inutilités humaines. Ceux qui ont laissé cette cicatrice dans mon bois, faisaient partie d’un groupe d’individus qui ne cessaient de courir nus, copuler entre eux, fumer quelque chose qui avait l’air d’être exotique, ça les rendait totalement hilares, et ils passaient leurs soirées à chanter des chansons autour d’un feu constitué en grande majorité de mes peaux mortes. Durant toute la période où ils ont squatté mes racines, je n’ai rêvé que d’une seule chose, qu’un orage éclate et que la foudre me permette de leur transmettre la puissance de la nature, leur bruler leurs longs cheveux sales. Après réflexion, je crois que je ne supportai tout simplement pas leur odeur, ils sentaient vraiment fort, et ils avaient la fâcheuse habitude d’arracher mes feuilles, vous, pour en faire de ridicules chapeaux, c’est intolérable. Fort heureusement, un beau matin, un clan, visiblement rival, constitué de jeunes hommes habillés de noir, est venu les expulser de mon territoire, ça avait assez duré.

J’ai une quantité infinie de petites histoires comme celles ci, je n’aurai jamais assez de temps pour toutes vous les narrer, si ils passent demain pour m’ôter la vie, je suis prêt à partir. Durant tout ce temps passé ici, il y’a eu tellement de changements, au début nous étions entre nous, à présent je suis le dernier, seul dans mon champ, à observer l’avancée des fourmis destructrices, avec leur énormes machines et leurs habitations hideuses, ils approchent de jours en jours, je suis las.

Je m’appelle Cornelius, je suis un hêtre, j’ai 703 ans, ils vont m’abattre. On va me découper en morceaux, me transformer en meubles, tout cela pour ranger des vieux souvenirs.

+51° 12′ 25.76″, -2° 68′ 01.81″

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