Je sais pas ce qui se passe aujourd’hui, j’arrive pas à parler, ma bouche reste désespérément close, comme si quelqu’un serrait un bâillon tellement fort que j’en aurais presque du mal à respirer. Aucun mot ne veut sortir, tout est dans ma tête, mon cerveau va exploser, ça me coule par les oreilles, il faut que je vomisse tout ça.
Le téléphone sonne, je réponds, c’est Steve. On s’est pas parlé depuis tellement longtemps que j’ai pas reconnu sa voix. Il me demande comment je vais, je lui réponds que c’est pas la grande forme.
Vous avez déjà remarqué à quel point cette formule de courtoisie à deux balles est devenue sans intérêt pour la plupart des gens ? Si vous répondez que tout va bien, c’est la normalité qui parle, vous continuerez à parler de conneries insignifiantes, la discussion sera d’une banalité à tel point que vous auriez mieux fait de ne pas parler du tout et d’aller vous bourrer la gueule, l’humanité n’aurait pas avancé plus vite. Si par contre vous répondez que non, cela ne va pas, alors s’instaure un climat de malaise, la personne en face attendait la normalité, elle se retrouve devant un problème, soit elle vous demande pourquoi, soit elle refuse et fuit en prétextant un cours de natation synchronisée. Dans cette société du paraître, du tous beaux, du tous bien portants, l’être humain a cessé de vouloir s’arrêter, poser son cul pour écouter les problèmes des autres. Bien sûr la plupart de vos amis vous écouteront raconter vos soucis, vos angoisses, mais les autres seront des nageurs hors pair, Steve en fait partie. Aujourd’hui il a décidé de faire l’effort, il me demande ce qui se passe, je lui explique mon blocage, il me propose d’aller faire une partie de tennis, je raccroche.
Il n’est pas encore trop tard, je me force à sortir, aller au cinoche voir la dernière merde dont tout le monde parle, une œuvre vide de sens, ça va me parler, ça va me décompresser la boite crânienne. J’arrive devant la salle, toutes les séances sont complètes. 5 minutes avant la projection, rien de bien surprenant. Je fais un tour d’horizon, je cherche de la lumière. Un bar PMU sur le boulevard Haussmann, c’est pas mal, des turfistes en costard, ça doit être divertissant. J’y vais d’un pas motivé, j’entre, le troquet est vide, à croire que tout le monde est allé au cinoche et que seul moi et le barman sommes à la rue. Je me prends un tabouret, commande un Perrier citron, le type me sert en me regardant d’un air étonné, je dois avoir une gueule de poivrot. Je sors mon paquet de sèches, m’en allume une. Y’a un match de rugby sur l’écran de télévision au dessus du bar, la soirée sera pas totalement merdique finalement.
Une âme égarée entre dans le rade, s’assoit puis s’adresse à moi.
Comment allez vous l’ami ? Ça va et vous ?
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